Her
Film écrit et réalisé par Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich)
avec :
Joaquin Phoenix : Theodore Twombley
Scarlett Johansson : Samantha (voix)
Amy Adams : Amy
Rooney Mara : Catherine
Olivia Wilde : la fille du rendez-vous (blind date)
Sam Jaeger : Dr. Johnson
Luka Jones : Mark Lewman
Laura Meadows : la femme dans le rêve
Katherine Boecher
Chris Pratt : Paul
Portia Doubleday : Isabella
Kristen Wiig : SexyKitten
Brian Cox : l'intelligence artificielle Alan Watts (voix)
L'amour véritable existe-t-il ? Au-delà de poser la question de l'immatérialité de l'être aimé, que le pitch annonçait comme piste de réflexion principale, "Her" va jusqu'à questionner l'essence même de l'être humain : sa pensée. Car tout ce qui est propre à l'humain émane de sa pensée. Ce que Spike Jonze interroge, c'est la véracité de cette pensée, et donc des sentiments et émotions qui en découlent. Pourquoi aimons-nous et, si nous aimons, aimons-nous sincèrement ? Comment différencier les vrais sentiments des faux sentiments ? Dans l'amour, où la réalité s'arrête et où la projection commence-t-elle ?
J'ai toujours considéré, presque effrayée par l'idée de penser, que la pensée était la duperie par excellence, le piège idéal. Par essence, ce que nous pensons devrait être « forcément » vrai, puisque notre for intérieur est censé s'ouvrir pour nous et nous seuls et ne laisser pénétrer aucun mensonge. Pourtant, vibrantes d'humanité, nos pensées ne cessent de nous mentir, de déformer notre présent de la même manière que nos souvenirs déforment notre passé. C'est comme si tous nos sentiments se nourrissaient de nos mensonges, illusions et fantasmes pour créer une nouvelle dimension qui nous lient aux autres différemment. Et tous autant que nous sommes, nous nous accrochons à ces liens artificiels, à ces garants de l'irréalité des sentiments. Pour nous sentir vivants, heureux, et éloigner la solitude, celle qui nous a craché dans le monde et viendra nous y arracher.
En faisant tomber amoureux un homme – Theodore – et son OS – Samantha ¹ –, Spike Jonze va se servir de la nature de cette relation pour mettre en exergue la complexité des sentiments. Son intelligence, c'est de ne pas le faire uniquement pour Theodore, mais aussi pour Samantha. Comme lui, qui fait face à une renaissance post-rupture, elle évolue et doit se poser les questions les plus profondes pour dénicher les réponses les plus enfouies, sur elle-même. Leur trajectoire commune, c'est leur relation, qui est un miroir qui leur permet de se creuser eux-mêmes. Tandis que la finalité de cette trajectoire, c'est la reconnexion avec la vérité et la réalité.
C'est pourquoi le film ne cesse de s'enrichir, de poser constamment de nouvelles problématiques et d'élargir son potentiel réflexif de manière permanente. Chaque segment du film est générateur de questions nouvelles, qui font sans cesse évoluer le récit, dans un bavardage perpétuel toujours passionnant et duquel le spectateur ne se sent jamais exclu. Car cette histoire, c'est la nôtre. Celle de l'humanité, dans ce qu'elle a de plus beau et de plus mystérieux. Sous ses faux airs, "Her" est en réalité un film aussi passionnant et porteur de réflexions que le meilleur Kubrick ou le pire Tarkovski. À la fois incroyablement moderne (la déshumanisation du XXIème siècle) et incontestablement intemporel (l'essence même de l'humanité).
Alors qu'il aurait pu se contenter de naviguer sur les chemins attendus : la solitude initiale, l'obsession irréelle, l'aliénation amoureuse etc. Spike Jonze va nettement plus haut et nettement plus loin. Il termine son premier film au bout d'une quarantaine de minutes, lors du premier rapport sexuel entre Theodore et Samantha. D'un écran noir d'où jaillissent, plus palpables et sublimées que jamais, les projections du spectateur, le réalisateur conclut sa première partie dans une espèce d'apothéose du faux et de l'irréel. Qui semble avoir pris le dessus sur tout le reste au point de faire disparaître l'univers filmique et de ne laisser place qu'aux voix des personnages. Theodore le dira lui-même le lendemain : « J'étais ailleurs. J'étais perdu. » Comme si toute la physique lui avait échappé, qu'il avait quitté son corps le temps d'un orgasme et rejoint – littéralement – une autre dimension, où seules importaient ses illusions et celles de Samantha.
Le film, plutôt que de s'essouffler après ça, de manquer d'inventivité, se renouvelle. Et j'insiste sur cette constante réinvention parce qu'elle est tout simplement miraculeuse et permet à l'œuvre d'être d'une richesse plus que plurielle, infinie. Tous les virages postérieurs sont orchestrés d'une main de maître, des doutes quant à leur relation à l'acceptation définitive de cette dernière. Lorsqu'ils osent embrasser leurs sentiments, outrepasser leurs angoisses, accepter leurs différences, le film atteint un pic mêlant de manière extrême le malaise et la jouissance du spectateur. Theodore ayant perdu toute rationalité et tout contact avec la réalité (mais pour son propre bonheur), c'est finalement, de manière surprenante, Samantha qui va rétablir l'équilibre et permettre au personnage de sortir de son illusion – d'être amoureux de l'irréel – en même temps qu'elle – d'être amoureuse de l'humain –.
Theodore ayant donc dû faire l'expérience du faux pour retrouver le (désir du) vrai. À l'instar de David Aames ("Vanilla Sky", 2002), qui quittait l'irréalité grâce à laquelle il avait pu vouloir à nouveau faire partie de la réalité. Concrètement, ce que Theodore a expérimenté, c'est le suicide-vivant, la mort-réelle, la vie-artificielle, le rêve-aliénant, pour s'en servir comme d'un moyen afin de revenir à l'essentiel : à l'humain, au contact, à la physique. Et lui qui était jusque-là incapable de concilier amour et réalité va désormais pouvoir le faire, comme en témoigne les deux lettres qui ouvrent et concluent le film : de la plus impersonnelle à la plus personnelle. Theodore, qui n'arrivait pas à faire la jonction entre ces deux blocs, son divorce illustrant le gouffre qui les séparait, peut désormais mêler les deux et vivre entièrement. Vivre entièrement, c'est quoi ? C'est laisser quelqu'un poser sa tête sur son épaule et se dire : putain, ce que ça fait du bien d'être en vie sur la même terre que toi.
1. La seule erreur du film, pour moi, c'est d'avoir choisi Scarlett Johansson pour interpréter Samantha. Je pense qu'il aurait été mille fois plus bénéfique de placer le spectateur dans une position identique à celle de Theodore : le non-repère physique. Là, difficile de ne pas imaginer, au détour de quelques pensées, le visage ou le corps de l'actrice, qui nuit inévitablement à l'immatérialité du personnage.