Ghost In The Shell (de Mamoru Oshii)

Ghost In The Shell (parfois abbrégé GITS) est un manga futuriste de Masamune Shirow appartenant au genre cyberpunk et paru en 1989. Mondialement célèbre depuis les films d'animation de Mamoru Oshii, la trame principale de l'histoire évoque la traque d'un cybercriminel connu sous le nom de « Marionnettiste » (Puppet Master) .. Abordant des thèmes philosophiques liés au transhumanisme liées à la notion de vie, de conscience, et questionnant sans cesse notre rapport aux technologies du futur, la saga comporte de nombreux dérivés sous forme de séries, romans, etc
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Ghost In The Shell (de Mamoru Oshii)

Messagepar phoenlx » mar. mai 12, 2020 1:37 am

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J'ouvre enfin un topic spécifique sur le film d'animation Ghost in the Shell sorti en 1995 au Japon et signé Mamoru Oshii ! Un film majeur, souvent considéré comme l'un des meilleurs films d'animation de tous les temps, et qui a sans doute le plus contribué à la reconnaissance du cinéma d'animation japonais à l'international, au même titre qu'Akira et certaines oeuvres de Miyazaki (notons qu'en France il est paru en 1997 soit deux ans plus tard). Son succès, il le doit à son histoire et à ses questionnements philosophiques et métaphysiques, mais aussi à ses effets visuels très innovants à l'époque, obtenus grâce à une combinaison d'animation celluloïd traditionnelle et d'animation CGI. Le film fut pourtant initialement un échec au box office, avant d'acquérir avec le temps un statut d'oeuvre culte.

Nous avons déjà longuement parlé de ce film sur le forum notamment dans le topic général sur l'univers Ghost in the shell (où l'on évoque aussi beaucoup la série Stand Alone Complex sortie après le film), mais je voudrais aujourd'hui lancer ce topic qui sera entièrement dédié au film d'Oshii) Véritable phénomène à sa sortie dans les années 90, Ghost In The Shell a aussi largement contribué à faire connaitre le style de son réalisateur fabuleux, Mamoru Oshii, un cinéaste connu pour ses oeuvres souvent complexes, contemplatives, poétiques, philosophiques, cinéaste un brin misanthrope et qui questionne (avec une vision souvent emprunte d'un pessimisme cependant non dénué d'espoir) le futur technologique de l'humanité. Je ne vous cacherai pas que je suis très fan du monsieur (au même titre que certains d'entre nous sur le forum) et comment mieux lui rendre hommage qu'à travers un topic sur cette oeuvre culte, ghost in the shell, véritable objet d'adoration pour tous les geeks à une époque et qui a par ailleurs inspiré nombre d'oeuvres du genre cyberpunk ultérieures (on pense à la trilogie Matrix des frères Wachovski par exemple) , d'ailleurs, l'intro visuelle a de forts airs de ressemblance :super:

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Oeuvre fascinante qui se déroule dans un monde futuriste fait de robots, cyborgs et autres Intelligences artificielles très poussées, Ghost in The Shell questionne sans cesse le rapport Homme / Technologie dans une société qui pourrait bien être l'évolution de la notre dans un futur lointain. Mais au-delà de cette thématique, la question centrale est finalement : Qu'est-ce qu'un être humain ? comment définir l'Humain dans un monde où certaines IA se mettent à devenir conscientes, qu'est-ce qui nous distingue des robots ? Que reste t'il de notre individualité ? de notre "moi" ? Qu'est-ce qui fait la spécificité de la pensée humaine ? où se situe la frontière entre le corps et l'esprit ?

Mais avant de parler du film, ou plutôt des films car il y en a deux signés Mamoru Oshii, parlons du manga. Car oui, à la base Ghost in the Shell est un manga de Masamune Shirow qui fut prépublié au Japon à partir de 1989 (la version française est quant à elle publiée chez Glénat)

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L'histoire se déroule aux alentours de 2030 dans un univers cyberpunk sombre et dystopique, et est centrée sur un cyborg féminin nommé Motoko Kusanagi (dit "le major") qui fait partie d'une section d'élite anti-criminelle du gouvernement, la Section 9. La trame principale du manga, ainsi que du film de Mamoru Oshii qui adapte ce dernier, raconte l'une de leur mission, alors que le groupe est chargé de traquer un dangereux cybercriminel connu sous le nom de « Marionnettiste » (Puppet Master). Ce cybercriminel insaisissable prend le contrôle de l’esprit d’humains par l’intermédiaire du Réseau Numérique mondial, évolution d’Internet. La traque se déroule sur fond de « guerre des services » de la section 9 face à la section 6, une unité rivale, cette dernière s'intéressant aussi au Puppet Master dans le cadre d'un projet mystérieux, le « Projet 2501 ».
Si vous ne souhaitez pas être trop spoilé, ne lisez pas le texte mis en spoiler ci-après (qui complète un peu ce résumé):
Alors que l’enquête progresse, la section 9 finit par découvrir que le criminel n’est pas une personne physique mais une intelligence artificielle ayant acquis, pour la première fois au monde, une conscience. Le désir du Marionnettiste, qui a réussi à s’incarner dans un corps d’androïde, est de se reproduire. Il ne souhaite pas se dupliquer comme un simple virus (toujours identique et donc vulnérable) mais bien donner naissance à une nouvelle forme de vie. C’est pourquoi il sollicite Motoko Kusanagi pour fusionner leurs ghosts (l’équivalent de l’âme et de l’esprit) et ainsi créer un être nouveau et unique.


Ghost In The Shell est une oeuvre majeure du mangaka Masamune Shirow. Ce dernier est un auteur qui est également connu pour Dominion Tank et Appleseed (une autre oeuvre futuriste avec des robots et qui quant à elle fut adaptée par Shinji Aramaki pour le cinéma)
Shirow est un véritable passionné de robots et de technologie et beaucoup de ses oeuvres portent sur ces thèmes. A l'instar de ses autres créations, Ghost in The Shell est un manga souvent très fourni en notes en bas de page contenant des réflexions philosophiques autour de ces thématiques futuristes et technologiques ainsi que des éléments de réflexion sur l'économie ou la politique de ce futur transhumaniste. Malgré tout son oeuvre reste accessible et parfois sur un ton léger grâce à l'inclusion de gags. L'oeuvre est par ailleurs assez dynamique avec bon nombre de scènes d'action et le mangaka est aussi réputé pour certains personnages représentés de manière assez sexy ^^ A l'instar de certaines vision du major Kusanagi, tendance qu'il pousse beaucoup plus loin (parfois à la limite du hentaï) dans d'autres de ses mangas.

Lorsqu'il va l'adapter en film d'animation, le cinéaste Mamoru Oshii va en faire une oeuvre beaucoup plus sérieuse et sombre. A l'époque où il est contacté par la société de production Bandai Visual, Mamoru Oshii sort depuis 6 mois du tournage de Patlabor 2.

ci-dessous : Mamoru Oshii
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Pour adapter le récit du manga, il fait appel au scénariste Kazunori Itô (une personnalité qui passe souvent dans l'ombre d'Oshii lorsqu'on évoque Ghost In The Shell mais qui a pourtant tenu un rôle important non seulement dans l'adaptation des deux films Ghost in The Shell réalisés par Oshii, mais aussi sur les films Patlabor, où il avait déjà collaboré avec le réalisateur. C'est également à Itô que l'on doit dans les années 90 la résurrection de l'une des franchises phares du genre kaiju Eiga : Gamera (film avec la fameuse tortue géante et qui faisait concurrence aux gros monstres de la TOHO comme Godzilla dans les années 60) Itô est scénariste de la trilogie Gamera des années 90 (qui eut un grand succès et contribua largement à faire connaitre ce monstre à l'international) et on peut rappeler aussi que le réalisateur de ce film, Shuzuke Kaneko, est un ancien camarade de lycée d'Oshii ^^

Pour retranscrire le manga Ghost in The Shell, Oshii va en respecter l'esprit philosophique mais tout en changeant radicalement de style. Oshii est en effet connu pour les nombreux passages contemplatifs qui émaillent la plupart de ses oeuvres (depuis L'oeuf de l'ange jusqu'à Sky Crawlers en passant par le film live Avalon) ; Adepte d'un cinéma introspectif qui n'hésite pas à utiliser des scènes statiques en alternance avec les scènes d'action, son Ghost in the Shell à lui s'avère être un film qui n'hésite pas à bien poser l'ambiance et à s'attarder à certains petits détails d'une grande poésie, que ce soit l'envol d'une nuée d'oiseaux ou le passage d'un avion monstrueusement impressionnant dans le ciel gris au-dessus des immeubles de la cité futuriste où se déroule l'action .. Ce genre de scènes donnent au film toute sa magie, laquelle est par ailleurs renforcée par les musiques très étranges du talentueux compositeur Kenji Kawai (qu'on retrouve sur la plupart des oeuvres de Oshii)

Lorsque le film démarre et qu'on entend cette musique, le ton est donné !!! On va assister à une oeuvre étrange, complexe, profonde, le spectateur est prévenu qu'il va assister à un véritable trip sensoriel qui va le sortir des sentiers battus !!



La production de Ghost In The Shell sera longue et difficile, prenant un an de la vie de Mamoru Oshii et de son équipe. Il en sortira même épuisé au point de laisser plusieurs années avant la réalisation de la suite (Ghost In The Shell - Innocence)

Pour réaliser son film, Oshii s'est entouré aussi d'autres artistes ayant déjà collaboré avec lui. Par exemple au character design, nous retrouvons Hiroyuki Okiura, qui avait aussi travaillé sur les deux Patlabor en tant qu'animateur. cette fois, il est chargé de représenter les héros de la BD de Shirow et il va contribuer à en donner une image plus réaliste et moins dans le style manga. C'est à lui qu'on doit notamment le changement de couleur de cheveux du major (violet dans le manga et qui passe au brun dans le film, alors qu'il redeviendra violet dans la future série Stand Alone Complex) Signalons aussi à son sujet qu'il réalisera un peu plus tard le film d'animation Jin Roh - la brigade des loups (également très bon, et qui est une adaptation d'un univers manga de Mamoru Oshii : Kerberos Panzer Cop, Oshii avait d'ailleurs été appelé aussi pour réaliser ce film mais avait du délayer, laissant le soin à Itô de le faire, après avoir été plus qu'emballé par son travail sur Ghost in The Shell)

ci-dessous : le major Motoko Kusanagi . Son corps est 100% cybernétique à l'exception de son cerveau. Elle est le chef opérationnel de la section 9, et elle commande et coordonne la section 9 sur le terrain. Elle n'a de compte à rendre qu'à Aramaki, responsable de la section 9 devant le premier ministre.

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ci-dessous : Le cyborg Batou, autre membre de la section 9 et coéquipier du major Kusanagi. Ancien membre des rangers dans l'armée, Batou est un personnage badass au possible et qui dans la version française est doublé par le très marquant Daniel Beretta, qui est aussi la voix de l'acteur américain Arnold Schwarzenegger notamment sur les Terminator !

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Autre personnage du film (et du manga) : Daisuke Aramaki (ci-dessous), le chef de la section 9, personnage âgé et très intelligent, qui a la particularité contrairement à beaucoup d'autres membres de son équipe de n'avoir subi aucune amélioration de son corps via des greffes cybernétiques, ce n'est donc pas un cyborg, contrairement au major ou à Batou par exemple.

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ci-dessous : le personnage de Togusa, autre individu 100% humain de la section 9, ancien membre des forces spéciales de la police, jeune recrue au sein de la section 9, il occupe dans ce film un rôle secondaire mais prendra plus d'importance dans les films et séries futures de l'univers ghost in the Shell ..

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Parmi les autres personnages du film nous avons aussi le cyborg Saito (qui prendra plus d'importance aussi dans la série plus tardive), ainsi que Ishikawa, un homme barbu d'âge moyen, à la fois combattant d'élite (comme beaucoup de membres de la section 9), et pirate informatique qui excelle dans les opérations nécessitant du hacking, et de la collecte d'informations)

Quelques réflexions sur l'univers de ghost in the Shell, le transhumanisme, la notion de vie, et le rapport humain / technologie ...

L'univers de Ghost in The Shell est un univers où humanité et technologie ont presque fusionné, ce qui nous questionne en permanence sur la frontière humain / technologie. Dans ce monde, certaines intelligences artificielles acquièrent une conscience, ce qui nous interroge et nous ramène à la définition cartésienne "Je pense, donc je suis", si une IA pense, alors peut-on dire qu'elle est vivante ? De l'autre côté, nous avons des humains qui remplacent de plus en plus leurs organes par des éléments artificiels, greffes cybernétiques augmentant leurs capacités, implants divers et variés, yeux robotiques, bras robotiques. Ils vont même jusqu'à se connecter à internet et télécharger des informations en eux. Du coup peut-on s'interroger, une fois que tout un corps est remplacé, que reste t'il de l'humain ?

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Qu'est-ce que la vie finalement ? comment la définir ? Qu'est-ce que la conscience ?
Comment les êtres humains pourront-ils garder leur essence humaine profonde (et notamment ce que nous appelons notre "âme" - concept bien flou au passage, et là c'est un avis très personnel ^^ ) dans une société hyper technologique où tout est relié, où humains et machines ont presque fusionné ?
C'est une vraie question, et qui à travers ce film de 1995 s'avérait déjà à l'époque un peu prophétique, lorsqu'on voit dans notre propre monde l'essor de plus en plus grand d'internet, des réseaux sociaux, des smartphones et de tous les gadgets technologiques qui sont presque devenus aujourd'hui des parties de nous (si vous n'en êtes pas encore convaincus je vous invite à lire certains topics du forum notamment les réflexions et vidéos du cybernéticien Joël de Rosnay à ce propos, que j'ai partagé dans divers topics de la rubrique "transhumaniste" !)

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Certaines critiques à l'époque de la sortie du film ont d'ailleurs qualifié Ghost in The Shell de film "anti technologie", or c'est plus complexe, de l'aveu même du réalisateur, Mamoru Oshii. Ce dernier l'affirme clairement dans une interview : il n'est pas opposé à toute forme de technologie, bien au contraire, et il se dit même très positif sur le fait que les hommes puissent se transformer en cyborgs ! Il affirme être positif à l'égard des implants, ce qui l'inscrit très clairement dans un courant transhumaniste (pas mal décrié de nos jours en tout cas en occident)
Il affirme que ses films s'inscrivent dans une sensibilité typiquement japonaise qui relie fondamentalement les choses vivantes comme les êtres humains, les choses inanimées et le divin. En effet au Japon les choses inanimées, donc en particulier les machines aussi, sont souvent considérées comme dotées d'esprit. On pourrait à ce propos évoquer la religion shintoïste et la conception de la nature qu'elle induit, notamment toute cette conception typiquement japonaise liée aux kami par exemple) Dans l'univers de Ghost in the shell, cet "esprit" peut se comparer au Ghost !
Ca peut aller très loin ! Mamoru Oshii aurait par exemple affirmé un jour qu'il garde encore dans un coin le disque dur de son tout premier ordinateur (lequel ne marche plus depuis longtemps), car selon lui, c'est un peu son "cerveau" et il ne pourrait jamais le jeter ! Du fait de leurs croyances si particulières les japonais ont été très tôt habitués à dépasser certaines phobies typiquement occidentales concernant les machines, et notamment les ordinateurs, les robots, les engins dotés d'intelligence artificielle. Et là on pourrait citer un nombre incalculable d'oeuvres et d'auteurs japonais qui abordent ces thèmes, depuis Ozamu Tezuka (avec Astro le petit robot) à Shotaro Ishinomori (pionnier du genre tokusatsu) ou encore les nombreux auteurs qui mettent à l'honneur des méchas, robots géants qui souvent fusionnent avec des humains pour ne faire qu'un, comme dans Goldorak (Grendizer), ou encore Macross.

Chez Tezuka d'ailleurs, le petit robot Astro est doté d'autonomie, contrairement à la même époque à un robot américain comme celui de La Planète Interdite, qui est clairement montré comme une machine sans autonomie (je vous renvoie à l'excellent topic d'itikar sur ce film)
Ishinomori lui, est à l'origine de diverses séries pionnières du genre tokusatsu et qui abordent parfois aussi le thème des robots et de la cybernétisation de l'humain. On peut citer les différentes adaptations de Kamen Rider, lesquelles montrent qu'en fusionnant avec la machine, l'homme a perdu une partie de son humanité et est devenu "autre chose". Après les oeuvres d'Ishinomori comme Kamen Rider viendront bien d'autres héros mécanisés dans le tokusatsu (tel X-or). L'oeuvre d'Ishinomori a inspiré plusieurs autres mangakas ayant grandi avec lui, notamment Hideaki Anno qui poussera encore plus ces questionnements dans son fameux Evangelion. On pourrait évoquer aussi Yukito Kishiro avec Gunnm, et d'autres .. On comprend aisément pourquoi le cyberpunk émergea très vite au Japon, bien avant d'être repris par certains auteurs américains (notamment les Wachovski)

Oshii explique ainsi pourquoi en Occident son oeuvre est souvent incomprise ou mal comprise : Il y a une différence fondamentale de perception de la nature des choses. Dans l'occident marqué par les 3 religions monothéistes, l'Homme est considéré comme au coeur de tout, et "supérieur" aux objets inanimés et même aux animaux. Toutes ces entités étant censées être des créations divines à son service. Ce n'est pas du tout ainsi que c'est perçu au Japon et dans certains pays d'Asie, notamment dans du fait de l'emprunte bouddhiste et shintoiste.

Ainsi peut-on dire aussi que Mamoru Oshii est un réalisateur qui se rapproche du mouvement anti-spéciste, mouvement qui défend l'idée que l'espèce à laquelle appartient un animal n'est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter et de la considération morale qu'on doit lui accorder, à contrario des "spécistes" qui placent l'espèce humaine au-dessus de toutes les autres et accordaent une considération morale plus grande à certaines espèces animales (notamment le chat, le chien, le cheval et d'autres animaux de compagnie) qu'à d'autres (les animaux sauvages, les animaux d'élevage).

A ce titre, les spectateurs attentifs du cinéma de Mamoru Oshii et qui ont vu plusieurs de ces films auront remarqué l'importance qu'il accorde à une race très précise de chiens (les bassets Hound) : dans Ghost in The Shell par exemple, le cyborg Batou possède un chien de ce type (qu'on verra dans le film suivant : ghost in the Shell 2 - Innocence), mais on le retrouve aussi dans le film live Avalon, ou encore dans le film d'animation Sky Crawlers et même dans un petit clip émouvant réalisé par Oshii .. ces chiens sont partout dans son oeuvre ^^ pour la petite histoire, le réalisateur possède un chien de ce type, raison pour laquelle il place de nombreux clin d'oeil, et il les considère presque comme des sortes de divinités ! Oui, Mamoru Oshii est un peu étrange comme cinéaste mais je trouve ça assez émouvant :mrgreen: Plutôt pessimiste et un brin misanthrope, le réalisateur avoue parfois préférer la compagnie de certains animaux, comme son chien, à celle des humains, souvent décevants.

ci-dessous : capture d'une scène de Ghost In the Shell avec ce fameux chien récurrent
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Pour en revenir à la thématique technologique, Mamoru Oshii n'est pas un réalisateur anti-technologie, bien au contraire et contrairement à ce qu'une lecture superficielle (ou occidentale, comme je l'ai évoqué précédemment) laisserait croire. Il pense plutôt que la technologie possède deux facettes : l'une positive l'autre négative, ce qui le rapproche davantage d'un intellectuel comme l'américain Neil Postman que du philosophe français Jacques Ellul par exemple, beaucoup plus critique envers les perspectives informatiques et technologiques.

Pour Oshii, ses films sont comme un avertissement destiné à nous : Ce futur technologique, il arrive déjà, et il comporte des bonnes choses. Mais nous devons aussi nous y préparer et l'anticiper pour ne pas être noyé dans tous les sens du terme. Pour Oshii l'évolution naturelle de l'homme va vers un environnement de plus en plus technologique ; Comme depuis leur origine dans le cycle évolutif, l'être humain est toujours en train de changer et ceci ne s'arrêtera pas. A la fois vectrice de bonnes choses et de mauvaises pour nous, cette fusion homme / machine va inéluctablement changer l'espèce humaine, comme elle l'a toujours fait. Comme l'explique d'ailleurs fort bien cet article des inrocks, Oshii s'inscrit ici de manière assez proche des idées du New Type (sans l'épouser non plus totalement, certes). Le New Type étant un courant de la science-fiction japonaise d’après-guerre qui fantasme une mutation profonde comme seul avenir possible pour une humanité qui s’est reniée avec l’utilisation de la bombe atomique.

Pourtant, une fois cela dit, on notera que le ton assez sombre des films d'Oshii ne semble pas si enthousiaste à cet avenir technologique. On est assez loin de l'esprit de certaines oeuvres d'un Isaac Asimov dans son cycle Les Robots par exemple. Dans l'univers de Ghost in the Shell certains individus se font pirater le cerveau (et deviennent alors des pantins de hackers qui les manipulent) Dans une autre oeuvre célèbre d'Oshii (Avalon) les joueurs connectés à un jeu de réalité virtuelle super réaliste peuvent dans certains cas devenir des légumes lorsqu'ils sont trop accro et en viennent à subir certains effets néfastes du jeu (voir le topic sur Avalon) Mais pour autant bien que critique Oshii ne verse pas dans une critique explicite de tous ces outils comme peut le faire Leiji Matsumoto par exemple dans Galaxy express 999. Dans cette oeuvre signée le papa d'Albator (et reliée à l'univers de ce dernier), des êtres humains désireux d'atteindre l'immortalité peuvent devenir des êtres cybernétiques, non sans de gros inconvénients fréquents, les imprévus dramatiques ne sont jamais loin et beaucoup regrettent ce choix .. Matsumoto est bien plus critique à l'égard du transhumanisme que Mamoru Oshii qui a une vision plus complexe et nuancée ce qui prouve au passage aussi que même chez les auteurs du Japon, pays globalement plus ouvert que nous, occidentaux, à toutes ces choses, on a des variantes assez nettes d'approches ...

Pour en revenir à Oshii et ghost in the Shell, et à ce thème de la mutation progressive de l'humain dans un tout technologique (qu'on pourrait rapprocher du concept d'homme symbiotique évoqué par Joël de Rosnay), je trouve ce propos très actuel, même si rapporté à notre niveau technologique actuel, quand on voit toutes les dérives (mais aussi les bienfaits, car oui c'est complexe et en nuance) apportés par exemple par internet, ou encore les greffes et autres progrès médicaux (qui pourrait blâmer par exemple un tétraplégique du futur qui se fera implanter des jambes artificielles lui permettant de mieux supporter son quotidien ? ou d'autres organes artificiels destinés aux grands accidentés de la route ? pour ne prendre que quelques exemples ... Aujourd'hui certaines évolutions qui paraissaient impossibles il y a encore quelques décennies ne sont plus de la science-fiction quand on voit par exemple le professeur Kevin Warwick qui s'est fait greffer plusieurs microprocesseurs dans le bras. Je vous renvoie aussi à ce topic)

Toutes ces questions fascinantes et bien d'autres sont au coeur du récit de Ghost in the Shell et nous amènent à nous interroger sur le titre (de manière simpliste, il est parfois admis que le "shell" désigne la coquille au sens propre, donc le corps, l'entité matérielle qui abrite le "ghost", littéralement le fantôme, mais qui là désignerait plutôt l'âme ou l'esprit. Mais c'est un peu plus subtil ... )
Au passage, pour ma part la première fois que j'ai vu ce film (avec ce titre si particulier) j'étais étudiant en informatique et ça me faisait penser au Shell unix, l'interpréteur de commande (ci-dessous)... N'hésitez pas à dire ce que vous en pensez ^^
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En fait il faut savoir que Ghost in the Shell (le "fantôme dans la coquille") vient d'un essai d'Arthur Koestler nommé The Ghost in the Machine (publié en 1967), titre traduit en français par Le cheval dans la locomotive et que l'auteur empruntait lui-même au philosophe Gilbert Ryle. Dans cet ouvrage, Koestler avance l'idée que la croissance très rapide du cerveau humain entraine un défaut de coordination entre les couches anciennes et les couches supérieures du cerveau, d'où non seulement un divorce régulier entre l'émotion et la raison, mais aussi le risque que les impulsions générées par "l'ancien" cerveau ne détruise la logique cognitive des couches supérieures; Dans son ouvrage La Notion d'Esprit le philosophe Gilbert Ryle s'en prenait quant à lui au dualisme cartésien du corps et de l'esprit. Il souligne une "erreur de catégorie" qui consiste à étudier la relation du corps et de l'esprit comme s'il s'agissait de deux termes appartenant à la même catégorie logique, plutôt que considérer l'esprit comme l'organisation de différents éléments qui le composent (cette erreur d'interprétation pourrait se rapprocher de l'attitude qui consisterait, par exemple, à traverser les différentes pièces d'une maison, en se demandant où est la maison !)
Pur Gilbert Ryle, c'est de cette confusion que nait le dogme du "fantôme dans la machine" (the dogma of the ghost in the machine)
Dans l'univers futuriste évoqué dans Ghost in the Shell, marqué par la cybernétisation progressive de l'humanité, la question est plus que jamais reposée du rapport entre ce fantôme (l'esprit) et la coquille qui le contient (le corps)

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Inspirations de Ghost In The Shell dans Matrix

De nombreuses scènes de Matrix (sorti quelques années plus tard et réalisé par les frères devenus soeurs Wachovski) rappellent beaucoup Ghost in the Shell. En tout début de topic j'évoquais les inscriptions du générique des deux oeuvres avec les noms du staff écrit en vert sur fond noir et toute la symbolique des nombres. On pourrait évoquer aussi les agents de Matrix qui dans les premières scènes du film attérissent lourdement sur le toit d'un immeuble, arme à la main, dans des poses qui évoquent le major Motoko Kusanagi dans GitS. Ou encore les slots que les personnages des deux oeuvres portent à l'arrière de la nuque et qui leur permettent d'être reliés à diverses machines informatiques.
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Ou bien encore cette scène incroyable de gunfight dans Matrix lorsque Néo et Trinity font face à une armée de soldats dans le hall d'un immeuble qui termine criblé de balles ; cette scène n'est pas sans rappeler une autre scène de gunfight impressionnante dans Ghost in the Shell, à la fin du film et qui quant à elle se déroule dans une sorte de musée de l'évolution. Ironiquement, dans Ghost in The Shell c'est une immense fresque censée représenter l'évolution des êtres vivants avec l'homme comme aboutissement qui se retrouve criblée de balles. Sans doute peut-on y voir là une forme de critique de cette vision, dépassée, de l'évolution des espèces en paléontologie qui pendant longtemps plaça l'homme au sommet de l'arbre. On retrouve là, de manière un peu cachée et ironique, certaines problématiques antispécistes évoquées plus haut.

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Au-delà de cet aspect, dans Ghost in The Shell, et comme je l'ai détaillé plus haut, il est question de l'avenir de l'homme lorsqu'il sera fusionné à la machine. Que restera t'il de nous ? de notre individualité ? de notre "moi" ? A ce titre, le destin du major dans le premier film Ghost in the Shell (et qui trouvera son prolongement dans l'enquête du deuxième film) nous ramène fortement à ce qu'on peut voir dans Matrix. En effet, dans Ghost in the Shell - Innocence (le second film), Oshii évoque la perspective d'une refonte de l'âme humaine dans son nouvel environnement (le net, la grande toile virtuelle mondiale)
Que se passera t'il si dans un futur encore plus lointain, d'autres humains fusionnent comme le major avec la toile ?
Cette idée, on la verra de manière concrète dans les films Matrix des Wachovski !

Toutes ces références et d'autres encore (on pourrait parler aussi de la course poursuite à travers le marché avec les pastèques qui éclatent) sont pleinement assumées dans Matrix. Le producteur de la trilogie Matrix (Joël Silver) a même expliqué en interview que Ghost in the Shell était une des sources de prévisualisation de leur projet. Le film d'Oshii servit aux Wachovski pour expliquer à leur équipe l'énergie kinétique que l'oeuvre future Matrix devrait atteindre ; ainsi Ghost in the Shell infuse vraiment Matrix en profondeur, pourrait-on dire (je tiens ces informations d'un article du magazine Rockyrama récemment édité sur Matrix, article par Rafik Djoumi. C'est aussi du même article que j'ai repris - un peu plus haut dans ma description - les allusions au livre de Koestler qui inspirent le titre de l'oeuvre "le fantôme dans la machine")

Soit dit en passant, et pour en revenir à cette histoire de critique du dualisme cartésien, c'est aussi une thématique parmi d'autres mais très importante des films matrix. On pourrait donc clairement dire que matrix est un prolongement philosophique de Ghost in the Shell, et presque un prolongement de l'histoire elle-même, de ses concepts, en poussant encore plus loin les réflexions esquissées avec subtilité dans le film d'Oshii. A n'en point douter, les deux oeuvres sont, de ce fait, sans doute difficiles à comprendre et appréhender pour certains publics occidentaux habitués à d'autres modes de pensée (et ça, je le pense même pour certains qui se disent fans de Matrix, à un niveau de lecture basique, vous savez d'ailleurs, ce sont souvent ces mêmes personnes qui disent aimer le premier film et pas les suivants ^^ on se comprend :mrgreen: )

Bref, je vais m'arrêter là sur ce sujet (on pourra poursuivre ce débat dans la rubrique Matrix :lol: )

Pour terminer cette petite présentation je voudrais signaler le bouquin de Julien Sévéon : Mamoru Oshii, rêves, nostalgie et révolution (dont j'ai repris certaines informations ci-dessus, oui car j'ai beau être de plus en plus fasciné par le thème transhumaniste notamment son exploitation dans la pop culture au travers d'oeuvres comme westworld, Matrix et autres Terminator, il y a des références que je n'aurais jamais trouvé comme les citations de certains philosophes. A ce titre, je voudrais dire que ce bouquin constitue une remarquable présentation du cinéaste Mamoru Oshii en général, je vous en recommande plus que chaudement la lecture)

Flavio
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Re: Ghost In The Shell (de Mamoru Oshii)

Messagepar Flavio » mar. mai 12, 2020 3:51 am

Merci Pho pour cette présentation très complète de l'oeuvre :super:

yoko
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Re: Ghost In The Shell (de Mamoru Oshii)

Messagepar yoko » mar. mai 12, 2020 9:56 am

Oui c'est très intéressant, d'autant que je l'ai vu il y a un millions d'années, je ne me souvenais plus.
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phoenlx
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Re: Ghost In The Shell (de Mamoru Oshii)

Messagepar phoenlx » mar. mai 12, 2020 10:37 am

merci, je viens de corriger quelques coquilles, fautes d'orthographe (j'ai écris ça à 2 heures du matin hier) et rajouter quelques petites choses (notamment liens hypertextes, car j'ai fais beaucoup de renvois vers d'autres topics du forum aux thèmes liés, ou connexes) J'essaierai de lancer le topic à propos du deuxième film (Innocence) plus tard dans le mois, il y a sans doute encore plus à dire, je le trouve fascinant, mais vraiment complexe par son jeu de citations multiples, mais je crois que je le préfère encore au premier !!!
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Re: Ghost In The Shell (de Mamoru Oshii)

Messagepar Scarabéaware » mar. mai 12, 2020 12:50 pm

C'est de l'excellente présentation à témoigner ainsi de la richesse de cette magnifique œuvre que nous a servi Mamoru Oshii avec toute l'introspection qu'on lui connait, voila qui rassemble de nombreux propos qu'on a pu tenir à propos et qui est bien enrichi de tes lectures avec des références qu'on a pas forcément tendance à connaître comme ça tel que Le cheval dans la locomotive de Arthur Koestler. Très belle synthèse que tu nous en fait.

Bon pis moi j'en remettrai une critique de ma part qu'il faut que je retravaille, j'en revoyais justement la version que j'avais faite pour Sens Critique en 2016 après la grande critique que j'avais faite ici, j'ai de quoi réviser un peu ça : https://www.senscritique.com/film/Ghost ... e/43589774 :mdr:.

Autrement j'avais pas spécialement fait la réflexion mais pour ce qui est de la fresque de l'évolution qui se fait mitrailler j'avais justement trouvé qu'il y avait bien une symbolique à ce que ça arrive, en profiter pour tacler cette vision.

Sinon quand à tout le questionnement qui a de quoi ressortir, la manière dont on peut philosopher dessus, on peut replacer la vidéo de Ana D. anciennement la blasée qui reste plutôt pas mal à écouter.

Lao Tseu a dit il faut "couper la tête" de tous les esclaves pour leur faire "trouver la voie".

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Re: Ghost In The Shell (de Mamoru Oshii)

Messagepar phoenlx » mar. mai 12, 2020 1:25 pm

oui justement j'allais la poster :super: Je l'avais partagé dans le temps, dans un autre topic, et elle évoque plutôt bien les thématiques.
on peut aussi rappeler la vidéo (courte) du youtubeur Au Rayon Mangas, mais qui est centrée surtout sur le manga, pour lequel je ferai un topic spécifique plus tard : https://www.youtube.com/watch?v=QNQoFZd9kiw
Bon et cette critique (excellente) sur le remake américain récent, mais c'est encore autre chose, et beaucoup plus fade que le film d'animation originel d'Oshii je trouve : https://www.youtube.com/watch?v=Sz3SBlehpgM
(si je poste cette dernière c'est parceque le youtubeur - que je découvre ce matin- fait beaucoup de comparaisons avec l'univers des films d'animation, et parle beaucoup aussi de ces derniers.
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