Je reprend mon trip matrixien. Après avoir survolé les allusions bibliques, juives et kabbalistiques, ainsi que le rapport subtil homme / machines, après avoir brossé la comparaison avec les philosophies de Platon, Descartes, Berkeley , et avant d'attaquer plus tard Baudrillard, Hegel , Nietzshe et Kant, je vais tâcher de brosser toutes les références de Matrix à un philosophe que j'adore :
Spinoza. C'est peut-être le lien le plus profond , l'essence même de l'oeuvre (au sens trilogique) mais ça va être plus dur d'en parler, c'est beaucoup plus quelque chose qui "se sent" que se démontre et donc je vais être obligé d'en parler par étapes en abordant un autre thème important avant :
Matrix et les arts martiaux ( un paragraphe que j'appèlerai
la Voie du guerrier, et qui nous permettra d'aborder l'essence asiatique de l'oeuvre, et notamment bouddhiste, hindouiste et taoiste , sur laquelle on reviendra en long en large et en travers plus tard ). Je serai obligé aussi de faire des disgression pour bien expliquer des points du scénario parfois un peu obscurs chez certains, et je précise d'ailleurs que mon interprêtation n'est pas forcément LA BONNE j'ai toujours considéré un peu ces films comme adaptables à la vision des spectateurs, du moins dans une certaine mesure.
LA VOIE DU GUERRIER
Dans Matrix, on a un fait qui saute aux yeux à tel point qu'il n'étonne même plus (en tout cas ceux qui en général aiment ces films car c'est aussi parallèlement une raison qui énerve parfois les autres) : on à affaire à un film d'action bourré de combats. Mais au fond pourrait-on se demander : Pourquoi des combats ? Pourquoi cette quête initiatique de néo, ce parcours vers la vérité est-il jalonné par tous ces combats. On aurait pu imaginer un scénario un peu similaire mais sans toutes ces « chinoiseries » (si vous me permettez l'expression lol ) : est-ce que c'est juste pour faire beau ? Épater le spectateur ? Insérer des hommages aux manga shonen, aux films de kung fu de Hong Kong ?
Evidement non, il y a un sens bien plus subtil et profond. On peut d'ailleurs d'emblée y voir une certaine contradiction avec le bouddhisme zen : Dans Matrix, pour parvenir à ses fins, on n'hésite pas à tuer, ça se castagne sans cesse et on fait pas semblant (rappelez-vous la réplique de Morphéus à Néo : dans la matrice, toute personne est potentiellement un agent. Autrement dit, Néo devra apprendre à tuer sans hésitation n'importe lequel de ces pauvres humains branchés à la matrice, lesquels peuvent s'en trouver n'importe quand parasités par un agent qui se télécharge en eux).
J'ai toujours vu dans ces allusions le petit côté rebelle anarchiste de Matrix. Combattre un système en se disant : tous ceux qui ne combattent pas le système avec nous, sont AVEC le système et potentiellement des ennemis au même titre, c'est très radical.
Certains analystes évoquent d'ailleurs clairement l'inspiration
marxiste qu'aurait Matrix, où les individus soumis à une illusion permanente et considérés uniquement comme source d'énergie par les maîtres de la planète symbolisent le prolétariat. Un autre point de vue récurrent y voit d'ailleurs aussi une vision tiers-mondiste en arguant du fait que les agents sont toujours des blancs habillés uniformément à l'occidentale, alors que les autres personnages reflètent, surtout à partir du deuxième film, la diversité des populations de la planète. Matrix , film de gauche ou d'extrême gauche ? Je vous laisse en juger (on peut sans doute trouver des exemples de la thèse inverse)
En tout cas dans la conception des choses qui consiste à être prêt à éliminer toute personne du système car elle serait potentiellement un agent, on est loin de la philosophie pacifiste du bouddhisme (du moins tel qu'il est souvent perçu dans l'imaginaire populaire). Pourtant, il y a quelque chose de très asiatique dans le fait de parvenir à s'accomplir (comme c'est le cas dans Matrix) à travers les combats, c'est à ça que je faisais référence en parlant de la Voie du guerrier (qui a un rapport avec le taoïsme)
Le Bushido (la voie du guerrier) : Matrix et les arts martiaux
Je poste pour introduire mon paragraphe cette petite image de Cis ( voir le Animatrix : Programme) parceque ce petit film d'animation présente deux persos branchés à un programme d'entrainement qui respire bien le Japon ancien (jusqu'aux moindres détails avec l'emblème bien connu
du clan Takeda sur sa tunique ^^ ) et il symbolise bien je trouve l'essence générale très asiatique des combats de Matrix et les références au Bushido , le code d'honneur des samouraï , que j'aborde maintenant.
Le Bushidô englobe les multiples préceptes et codes régissant la vie de l'élite guerrière des samouraï. ( bushi signifie " guerrier " et dô, la " voie " )
Il faut bien comprendre que l'essence profonde du Budo est de transformer les techniques brutales de guerre en arts, sans soucis de l'efficacité guerrière. Le but devient bien moins de protéger sa vie que d'atteindre une sorte d'illumination spirituelle (ça va vraiment de pair) Il s'agit d'une quête de soi-même avant tout. L'ennemi est en soi, dans les illusions de l'ego, qui nous empêchent de voir notre vraie nature.
S'il ne craint pas la mort, le Samouraï n'en est pas pour autant suicidaire. Sa mort au combat répond à une tentative de rétablir un équilibre vital détruit.
Dans Matrix 3 , néo répond par sa mort et son sacrifice à un déséquilibre engendré par le “Bug Smith” , lequel est son opposé. L'équation s'annule par la réunion des deux opposés (Néo , l'Unique, et Smith, l'anti-Néo, le multiple) et c'est ceci qui sauve la situation et donne tout son sens aux actions de Néo. Sa mort. De même que dans la morale du Buchido, sa mort permet ici de rétablir un équilibre.
La mort du samouraï est le garant d'une vie juste. Reste à s'entendre sur le terme " juste ", reste à déterminer le moment où le déséquilibre devient chaos. Reste à établir la frontière entre une vie difficile et un calvaire. A chacun de fixer ses limites et de créer son propre Bushidô, en gardant constamment à l'esprit que le Bushidô ne se contente jamais d'être le véhicule de profondes réflexions philosophiques. Il cherche d'abord et avant tout à les rendre effectives. Son objectif premier est toujours de transformer la théorie en pratique.
Le vrai courage consiste à vivre quand il est juste de vivre, à mourir quand il est juste de mourir. S'il perd le combat et s'il est obligé de livrer sa tête (…) il mourra en souriant, sans aucune vile allure.
Derrière tout ça il y a sans doute un petit enseignement pour notre époque, où la culture de la gagne est très souvent mise en avant. Le tantrisme tibétain, tout comme le Y-King, nous apprennent eux aussi que le gain et la perte sont les deux faces nécessaires d'une même pièce : l'apprentissage de la vie. Comme le dit Yagyu Munenori « Vouloir uniquement gagner est une maladie. Chercher uniquement la technique par accumulation des entraînements est également une maladie »
On peut se rappeler dans Matrix une scène qui évoque très bien cela, lorsque Néo pense battre Morphéus dans le programme d'entraînement, alors qu'il n'a fait que télécharger dans son esprit des programmes de Kung fu, de Ju jitsu et autres arts martiaux. Il n'en maîtrise que la technique et pas les fondamentaux.
Comme l'explique très bien Kenji Tokitsu « l'apprentissage du Budo commence avec la technique corporelle, mais celle-ci n'en constitue qu'une petite partie, l'essentiel étant que notre subjectivité existe à chaque instant et dans chacun de nos gestes »
Dans Matrix Néo doit apprendre à se défaire de son égo et de sa subjectivité, pour progressivement appréhender le fait que l'environnement de la Matrix n'est qu'une illusion, et que la souffrance peut être transcendée , et une toute nouvelle approche des mouvements acquise lors des combats. Les combats seront donc la voie qui lui permettra de vaincre les illusions de la Matrice.
Derrière l'importance des combats dans Matrix, il y a donc cette idée forte de la réalisation personelle (au sens noble du terme) à travers le combat. On y retrouve d'ailleurs de multiples allusions dans les répliques, on peut citer celle de Séraphin à Néo, après leur simulacre de combat au début de Matrix 2 « On ne connait vraiment quelqu'un qu'en le combattant »
Je poursuivrai par deux paragraphes qui reviennent sur deux points importants de compréhension des films, qui me serviront à aborder Spinoza et le panthéisme.
Pourquoi c'est Néo qui doit recharger la Matrice ? La question simple que certains fans qui ont pas bien compris les films se posent parfois c'est : Pourquoi est-ce que ça doit être Néo qui recharge la matrice (en allant à la source) Pourquoi les machines ne le font elles pas elles-même et par corollaire, puisque ça doit être Néo, pourquoi les machines cherchent elles à le tuer.
Voici
ma réponse.
Les machines en réalité ne veulent pas tuer (ou supprimer) L'élu. Elles veulent supprimer Néo en tant qu'élu potentiel mais non avéré, c'est un peu différent car de leur point de vue, au départ de la trilogie et même jusqu'au moment du face à face néo / architecte, Néo n'est pas forcément l'Elu. C'est une probabilité mais qui ne se confirme qu'au fur et à mesure de l'avancement de la trilogie à travers ses exploits dans la matrice.
L'elu est un bug pour la matrice, un risque de crash.
d'où l'intérêt pour la matrice de le maîtriser. Mieux même : l'idée forte de l'architecte est d'utiliser l'élu pour que son code se réinsère dans la matrice (en allant à la source) de cette manière, la version suivante de la matrice est une version améliorée, qui tient compte de la particularité de l'élu.
Si l'élu n'allait pas redisséminer son code lui-même , en gros (c'est comme ca que je le vois) la matrice serait rechargée mais , disons, à l'identique. Or chaque nouvelle version tente de se rapprocher de plus en plus finement des aspirations de la race humaine pour éviter à nouveau des bugs. D'où l'importance de l'élu comme programme de contrôle, c'est un feedback, une boucle de rétroaction
Donc le but des machines est bel et bien d'attirer l'élu vers la source. Maintenant le problème c'est justement (de leur point de vue) : néo est-il vraiment l'élu?
Ce n'est pas forcément le cas , et il se pourrait simplement qu'il soit un humain plus "ordinaire" un peu comme Trinity , Morphéus et les autres rebelles, acquérant certains pouvoir dans la matrice mais incapable de la maîtriser totalement comme Néo le fait (il faut bien distinguer ce que fait un Elu, comme Néo , et les autres, et je vous encourage si vous le pouvez à lire le chapitre du livre Matrice : machine philosophique, titré La voie du guerrier, où sont brossés notamment des parallèles entre les combats dans Matrix et la philosophie des arts martiaux asiatiques. C'est intéressant pour justement bien percevoir ce que l'élu a "de plus" , de vraiment spécial. C'est un peu ce que je racontais précédement en résumé. Néo finit par transcender totalement la matrice et plus rien ne lui est impossible, il vole , évite les balles , mais il fait bien plus encore. Même la mort ne l'atteint plus car son esprit a “compris” parfaitement que c'est virtuel. Que son corps est ailleurs.
Lorsqu'à la fin de Matrix 1 il meurt, transpercé de plusieurs balles, il est à ce moment là (dans le monde réel) dans une sorte de coma, et mort dans la matrice. Son coma l'aurait probablement mené à la mort dans le réel aussi s'il n'y avait pas eu le baiser de Trinity qui change tout. Grâce à lui ( un peu comme certains comateux dont on dit qu'ils parviennent à sentir ce qui se passe auteur d'eux, qui entendent des sons etc) l'esprit de néo dans le réel n'a pas basculé , il a continué à vivre, et ça implique une prise de conscience, une sorte d'éveil au sens bouddhiste du terme. Il se réveille de la mort dans la matrice et à partir de ce moment, il a en quelque sorte complètement intégré ce qu'est la matrice. Il en perçoit les lignes de code jusque dans les moindres détails, elle n'a plus aucun secret pour lui. C'est l'élu véritable !!! Un être avec une perception , un éveil parfait qui n'a plus rien à voir avec les “simples” pouvoirs de Morphéus et des autres. Il faut bien comprendre ce point.
Il y a donc une différence claire à saisir entre les élus (comme Néo et ses prédécesseurs) et les élus potentiels mais dont le potentiel ne se réalise pas pleinement, et les rebelles et autre. Les machines cherchent dans l'histoire à détruire les “faux élus” et c'est pour ça que Néo est sans cesse attaqué dans la matrice (car il pourrait être un faux élu) mais le but des machines est d'amener le vrai élu à la source, pour profiter de son code en vue d'une amélioration.
Toutes les épreuves imposées à Néo dans les films 1 et 2 , les agents hostiles oeuvrant pour le faire échouer etc , visent surtout pour les machines à s'assurer qu'il est bien l'élu. S'il n'est pas l'élu, il mourra pendant ces épreuves et c'est le but. S'il est l'élu : il arrivera immanquablement à la source, car il a forcément le pouvoir de passer ces épreuves. Et donc, à la source, il se retrouve en état d'être contrôlé.
La différence Oracle / architecteJ'attaque le deuxième point important avant mon blabla philosophique.
Ce qu'il faut bien comprendre aussi , et qui est parfois flou pour certains, c'est la grosse différence entre le rôle de l'Oracle et celui de l'architecte.
L'architecte raisonne de manière très binaire, très mathématique : son raisonnement se résume en gros à :
* s'il y a un élu ---> Il faut le maîtriser, l'attirer à la source, redessiminer son code et reloader la matrice en tenant compte des ajustements pour améliorer la version suivante (ce que je viens de raconter) L'architecte se moque totalement par exemple de considérations comme la paix entre les machines et les hommes, ce qui lui importe en tant que concepteur de la matrice c'est la stabilité de cette dernière et la viabilité de ce fameux rapport maître / domination entre les machines et les hommes.
Mais l'oracle est plus subtile. Elle a le même but en gros (une matrice améliorée, plus stable) mais d'une part elle cherche je pense à "tendre" vers la paix entre les hommes et les machines (car elle a compris plus subtilement que cette condition aide la réalisation de la précédente) et surtout, l'oracle est un programme intuitif, qui va chercher à désequilibrer les équations gérant la matrice là où à l'inverse l'architecte cherche à les équilibrer. Ca veut dire quoi ?
Ca veut dire que là où l'architecte chercherait systématiquement à réduire les anomalies (et à les contrôler) l'oracle au contraire se permet parfois de créer des bugs, quitte à prendre des risques, pour créer des conséquences inattendues mais en se disant qu'elles finiront par être quand même contrôlées, et le "plus" c'est qu'on aura une matrice encore améliorée. Prendre ce qu'on pourrait appeler des “mini risques positifs”
C'est l'oracle qui introduit en l'élu (néo) de l'amour pour Trinity, les anciens élus à l'inverse, au moment du choix, prenaient toujours l'autre porte, celle qui conduit au salut de Sion. Néo est différent car son amour pour trinity est plus fort encore que son désir de sauver la race humaine , même s'il a l'espoir de réaliser les deux, sans trop savoir comment à la fin de Matrix 2. C'est bien évidement l'oracle qui a créé cette situation, qui l'a voulu et qui a tout orienté en ce sens (notamment en influençant Néo et Trinity subtilement en leur parlant, et en faisant naître de l'amour en eux, comme le montre certaines répliques de Matrix 1 lors de la première rencontre Néo / l'oracle ... )
L'Amour, sentiment humain par excellence, était en quelque sorte un "sujet d'étude" pour l'oracle en vue de mieux prendre en considération ce sentiment dans les versions suivantes de la matrice.
C'est aussi l'oracle qui permet le retour du "bug Smith" , autre déséquilibre provoqué volontairement ; Pourquoi ? Je vais donner mon explication mais pas sûr que ce soit la bonne. En tout cas tel que je vois le truc, le bug Smith (qui finit par pirater toute la matrice a la fin de matrix 3) c'est quelque part justement ce qui permet de "compenser" la spécificité de l'élu Néo , lequel , pour les raisons qu'on vient de voir, est le premier à ne pas prendre la bonne porte comme ses prédécesseurs , à cause de l'amour. Tout aurait pu donc mal se finir.
Néo ne redissemine pas son code à la fin de matrix 2, il décide de sauver Trinity, revient dans le monde réel. Des lors la procedure habituelle s'enclanche : les machines cherchent à détruire Sion etc mais il y a 24 heures de délai. Ce que souhaite évidement l'oracle, et qui a prévu ce scénario depuis très longtemps, c'est que Néo parvienne plus tard de lui-même à sauver la situation. A disseminer son code comme il aurait du le faire à la fin de matrix 2 , mais du coup il faut une condition supplémentaire : neutraliser Smith (sinon c'est ni l'humanité ni les machines qui gagnent mais Smith et c'est un risque volontaire que prend l'oracle, laquelle "mise" fortement sur Néo).
Et c'est ce qui se produit. Néo comprend que Smith est en quelque sorte son opposé, et qu'il peut le neutraliser comme il le fait dans la scène à la fin, en se laissant pirater, mais à condition d'être en même temps branché au programme central , lequel reloade alors la matrice en profitant notamment du code de Néo pour faire une amélioration de la matrice future nouvelle version.
L'oracle a joué un jeu dangereux mais comme elle l'explique à l'architecte dans la scène finale "tout changement est dangereux" ; l'oracle a pris ces risques pour tendre vers la situation de paix (peut-être paix provisoire mais paix quand même) et elle a gagné son pari ; Il est intéressant pour finir (d'un point de vue philosophique) de constater qu'à la fin elle l'explique à Séraphin en disant qu'elle ne "savait pas" mais qu'elle "avait la foi"
La foi semble un sentiment à proprement parler humain, il semble que l'oracle à force d'étudier la psyché humaine et de jouer ce rôle commence à se rapprocher un peu de ses objets d'étude, un peu comme ces programmes particuliers qu'on voit dans Matrix 3 (Ramakandra, Sati etc) qui semblent aussi commencer à leur manière à éprouver des débuts de sentiments humains.
Je trouve ça assez beau car ça fait en même temps réfléchir sur ce que nous sommes, ce qu'est la vie, on retrouve tous les questionnements philosophiques habituels, qu'est-ce qui nous différencierait d'une intelligence artificlle extrêmement élaborée ? C'est une question abordée fréquemment dans la SF et que matrix aborde en plus d'une foultitude d'autres choses.
Au-delà de ça et pour finir, je voudrais insister sur le caractère assez "panthéiste" voilé de la trilogie matrix.
Spinoza dans Matrix ?Symboliquement, si Néo est "l'Unique" Smith est "le multiple" comme on l'a vu Ils sont complémentaires et opposés. L'un est destiné à équilibrer les choses l'autre à les déséquilibrer.
Il y a beaucoup de symbolique derrière celà.
Néo au final est une sorte de messie qui finit par sauver les deux peuples (humains et machines) via son sacrifice, et son sacrifice très spécial revêt un caractère très particulier puisqu'on le voit finalement "se fondre" à son ennemi pour l'annuler. Et comme tous les élus, son code est ensuite redisseminé dans la matrice.
J'y vois pour ma part un parallèle avec certaines philosophies panthéistes, que ce soient les panthéismes mystiques comme on en retrouve dans certaines religions asiatiques (taoisme .. ) ou le panthéisme rationnel à la Spinoza. Ces philosophies nous rappèlent qu'on fait partie intégrante de la nature, auquel notre corps retournera pour s'y fondre, et souvent les panthéismes insistent à leur manière sur la source d'espoir qu'une telle réalité constitue, l'idée de la mort semble moins terrible que dans d'autres philosophies (c'est l'idée que la mort fait partie de la vie). On est à l'opposé des conceptions dualistes, comme celle des religions monothéistes, qui consistent à séparer la réalité en deux (l'âme / le corps; le monde matériel / le monde spirituel ; le monde terrestre / le monde après la mort : enfer et paradis etc etc )
Les panthéismes sont des monismes à l'inverse (idée que la réalité est UNE) Il y a une seule substance. L'âme en quelque sorte n'existe pas et est simplement une résultante de la complexité de nos cerveaux ; Les panthéismes vont jusqu'à dire que Dieu existe, mais Dieu c'est la nature.
L'idée forte est que la réalité est une et indivisible, et que la mort fait partie de la vie. Rien ne meurt, ne disparait vraiment. Tout se transforme. Nous sommes poussières d'étoile et poussières d'étoile nous redeviendrons. Mais la nature elle, au sens global, poursuit son chemin, et notamment la génération automatique de structures plus complexes, plus d'émergence (qui sait quelles formes de vies émergeront peut-être dans le futur , sur Terre ou ailleurs ? Bien malin qui pourrait le dire. L'idée d'une Intelligence artificielle qu'exploite Matrix et beaucoup d'oeuvres SF en est un exemple parmi plein d'autres possibles). Il y a en bref dans ces conceptions panthéismes une tendance à souligner et bien rappeler l'unité de la nature et de sa substance et une sorte d'appel pour nous les hommes à la ressentir (par l'étude, ou par la méditation si on se réfère aux panthéismes de certaines religions) et ce ressenti doit nous permettre non seulement d'atteindre le bonheur en nous libérant d'une impression fausse de la réalité, hérité des monothéismes et des apparences trompeuses du monde sensible, mais aussi doit nous permettre de repenser notre rapport au monde ...
De manière très subtile, Matrix parle de ça aussi. J'aime beaucoup ces scènes où on voit Néo comme se fondre dans la lumière , semblant être en symbiose avec ce qui l'entoure, et ces scènes présentes dès Matrix 1 où on le voit en fusion avec la matrice, lorsqu'il perçoit totalement le code pour la première fois. A la fin de la trilogie, Néo en quelque sorte "retourne au Tout". Son code est réinséré. Il est mort mais il survivra quelque part dans la version suivante de la matrice, c'est je pense ce que veut dire un peu l'Oracle à la petite Sati à la fin (notons que le choix de programmes d'inspiration indienne pour illustrer ce thème- Rama kandra, sa femme Kamala, Sati - n'est pas anodin, la religion hindoue étant basée sur une forme de panthéisme. Le générique final de matrix 3 avec ses paroles basées sur les Upanishad, ces textes sacrés hindous, n'est pas un hasard non plus.. )
Rama KandraLe premier Matrix nous montre une réalité des choses très manichéenne, les machines, la matrix et les agents semblant incarner le mal, mais par la suite les films mettent de la nuance ; Loin d'être cette représentation simpliste du mal , j'ai toujours vu personellement la matrice comme une représentation de la nature réelle (paradoxalement). C'est là d'ailleurs que les films aiment à nous embrouiller en inversant tout, et en inversant notamment certaines philosophies dont ils s'inspirent. Quelque part, la matrice, c'est bel et bien le monde réel (le notre ^^ ) On peut constater qu'il y a des cycles de la matrice, un peu comme le samsara, cet éternel recommencement de l'univers , dans certaines religions d'Asie. On rejoint aussi les religions indiennes. La matrice symbolise donc quelque part la nature réelle et les images de fusion lumineuses de Néo avec le monde des machines à la fin serait transposables à une union de l'humanité avec la nature ( en tout cas, c'est le message subliminal) c'est ce que je vais mieux expliquer ensuite, mais après avoir parlé de la dialectique de construction des films.
La dialectique de la trilogie :
FILM 1 : dualisme / manichéisme
FILM 2 et 3 : monismeSi le premier film matrix 1 est très dualiste d'inspiration (c'est beaucoup plus le judéo christianisme et la Bible qui inspirent le scénario: on a des références au messianisme , et donc un certain dualisme baigne le premier film, induisant un manichéisme manifeste : on vu que le Bien / le Mal sont grosso modo respectivement : l'humanité / les machines... )
à l'inverse les deux films suivants de la trilogie brouillent les cartes et sont bien plus monistes par essence et inspirés par les religions d'Asie (hindouisme, taoisme, bouddhisme) même si le bouddhisme est aussi très présent dans le 1 à travers les arts martiaux.
J'aime beaucoup cette dialectique et c'est pour ça , je pense , qu'il faut absolument DEPASSER le premier film. C'est comme une dissertation ; si on ne voit que Matrix 1 : on ne lit que la thèse, non l'antithèse, encore moins la synthèse. Je pense et trouve dommage que les spectateurs qui s'arrêtent au 1 s'arrêtent où ils trouvent , peut-être de manière inconsciente, que les films s'écartent de leur propre point de vue pour partir dans un délire dans lequel ils se reconnaissent peut-être moins, et c'est révélateur quelque part du fait que les films Matrix "tapent juste" !! Ils entraînent le spectateur à lui-même se remettre en cause totalement à travers toutes ces allusions parfois contradictoires. Mais il faut bien saisir cette dialectique de la remise en cause permanente.
Le premier film est pas mal manichéen , là où le 2 et surtout le 3 apportent de la nuance ; nuance renforcée quand on a vu Animatrix Seconde renaissance, quand on se rappèle que cette situation est venue à cause de la folie des hommes :
à la base les machines étaient pacifistes ce que Morphéus se garde bien de dire à Néo lorsqu'il lui parle de la guerre Homme / machines dans le flashback de Matrix 1 !! ( voir mon post plus haut sur la relation hommes / machines )
Mais il y a eu à la base une sorte de "génocide" des machines qui a entraîné ensuite la création d'une nouvelle nation (zero one, qui sonne un peu comme "Sion" ^ ^ ) nation basée "là où est le berceau de l'humanité" je cite .. laquelle nation est ensuite rejetée par l'ONU etc
Comme on l'a vu plus haut ça évoque un peu le génocide des Juifs, la Shoah, la création d'israel, le sionisme.
Les frères Wachovski étant Juifs à la base (mais convertis au bouddhisme) c'est pas étonnant qu'on retrouve toutes ces métaphores dans leurs films. Ils ont cherché à faire passer plein de messages subliminaux. Ou plutôt que des messages, nous entraîner plutôt à nous interroger et nous poser des questions. Il ne faut pas s'arrêter à certains messages qu'ils semblent dispenser car souvent un élément vient ensuite les contredire.
La richesse du scénario de la trilogie est à mon sens beaucoup dans cette logique de la dialectique (que nous verrons en détail ensuite en abordant Hegel, le philosophe)
Ainsi pour percevoir l'âme de Matrix il faut dépasser la logique manichéenne du premier volet (les machines = le Mal) en considérant l'exemple d'animatrix seconde renaissance, et ce que nous montre la fin de la trilogie : l'âme de Matrix pour moi elle est dans cette relation subtile homme / machines vue plus haut. Au début, c'est très manichéen mais après on se rend compte au final qu'il faut que les deux peuples ennemis entrent en quelque sorte en symbiose, coopèrent intelligement. Là seulement existe un avenir viable.
C'est la grande question qui commence à poindre dans le petit dialogue entre Néo et le conseiller Hamman dans reloaded : le gros problème de l'humanité , problème que n'a pas encore dépassé Néo à ce moment là (qui a toujours un wagon de retard) c'est qu'on a toujours cherché à avoir une relation de contrôle sur nos technologies. C'est ce qui dans Matrix provoque la catastrophe : les machines finissent par ne pas l'accepter, finissent notamment par ne pas accepter d'être les esclaves des hommes, pouvoir être débranchées selon leur bon vouloir etc. Elles commencent à acquérir une sorte de "vie propre" et veulent simplement survivre. Derrière ça il y a évidement le mythe du Golem, la création de l'homme qui se retourne contre lui et qui devient dangereuse pour l'Humanité. Ou Frankestein.
Le problème de l'homme est qu'il cherche à avoir cette relation de domination, de maître / esclave, avec tout sans en mesurer les conséquences : avec la nature ---> cf les problèmes d'environnement actuels, avec lui-même : l'esclavage des peuples, les peuples qui s'entredéchirent ..
La contrepartie serait non pas une relation de contrôle par rapport à l'environnement mais une symbiose : arriver à tirer partie des ressources naturelles de manière plus intelligentes sans violer la nature , sans la polluer etc. Idem pour nos relations entre nous.
Et évidement, avoir le même rapport intelligent de symbiose avec nos technologies, éviter par exemple (là c'est l'inverse) de finir par être esclaves de nos ordinateurs, de nos téléphones portables, de nos voitures sans lesquelles certains ne peuvent plus rien faire ... Créer en quelque sorte une société totalement repensée, jusque dans ses fondements. Sans revenir à l'état de nature mais en repensant complètement notre rapport aux choses.
Les histoires de symbiose homme / technologie ont été très bien abordées dans le livre : l'homme symbiotique, de Joel de Rosnay (voir plus haut).
Matrix à sa manière aussi nous invite à repenser nos rapports avec notre environnement, nos technologies, nous-même. L'idée c'est d'arriver en quelque sorte à une symbiose intelligente, laquelle nous libèrerait enfin d'une certaine forme de servitude, d'angoisse existentielle. Il y a quelque chose de très spinozien je trouve la-dedans.
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Pour finir ce post j'aimerais donner mes sources d'inspiration pour cette petite synthèse personelle : d'une part le premier chapitre du livre Matrice : machine philosophique (j'ai repris certains éléments en les résumant et certaines citations autour des arts martiaux) ainsi que plusieurs sites web (dont ce site consacré à la trilogie
http://matrix101.free.fr/encryptes.htm ) , certains sites sur le Bushido (notamment celui-ci :
http://www.asukado.net/home/bushido.html) et Wikipédia pour la présentation de Matrix + le DVD bonus “Les origines de Matrix” du coffret en 10 volumes sur les implications scientifiques et philosophiques.